
Teindre des fibres à l’aide d’escargots de mer (Murex) est un art que l’on retrouve dans l’histoire, des côtes irlandaises aux mers Adriatique et aux côtes méditerranéennes. Au Mexique et au Guatemala, ce savoir est encore vivant, mais cette plateforme est trop petite pour les couvrir tous, alors je vais me limiter à ce qui est proche de chez moi, les côtes de l’Israël antique. (Pour ceux qui veulent en lire davantage, je recommande vivement the book or Baruch Sterman et le site Ptil Tekhelet. )
Dans les anciens livres, les noms argaman et tekhelet vont de pair.
Argaman étant un mot issu de Akkadian𒅈𒂵𒌋𒌋𒉡 argamannu, qui signifie « rouge pourpre ». Nous appelons aussi cela la pourpre tyrienne ou pourpre royale.
Tekhelet (prononcé avec le « kh » comme le « ch » de Bach) était une nuance au sujet de laquelle les sages ont beaucoup débattu. Dans la traduction grecque de la Septagint, il a été traduit par hyakinthos (ὑακίνθος, « jacinthe »), ce qui en ferait un bleu violacé, mais aujourd’hui les experts disent qu’il devait s’agir d’un bleu ciel. D’un autre côté, les échantillons tels que je les ai vus teints aujourd’hui ressemblent davantage à un bleu moyen.

Tissu traité avec une véritable teinture de murex (crédit photo : Clara Amit, avec l’aimable autorisation de l’Autorité israélienne des antiquités)
Naama Sukenik, de l’Autorité israélienne des antiquités, a découvert qu’un morceau de laine tissée (trouvé dans les grottes de Wadi Muraba’at au sud de Qumrân dans les années 1950) avait été coloré avec une teinture provenant du Murex trunculus.
Fragment du rare tissu pourpre datant de 1,000 av. J.-C. exhumé dans la vallée de Timna. (Dafna Gazit, Autorité israélienne des antiquités)
Cet exemple rare de pourpre royale a été trouvé dans la région israélienne de Timna, près de la mer Rouge au sud. Des chercheurs israéliens l’ont daté d’environ 1,000 av. J.-C. , l’époque du roi David. Les plus anciennes découvertes de ce type dans cette région.

Quelle que soit la nuance que nous voulons donner aujourd’hui à ces teintures, elles proviennent toutes deux d’escargots de mer, et il a dû falloir une opération colossale pour les produire. Des monceaux et des monceaux de coquilles d’escargots murex le long de la côte méditerranéenne, découpées soit avec des couteaux spéciaux, soit brisées à coups de pierre sur des dalles pour extraire la glande spéciale à l’intérieur, qui renferme le mucus et valait trois fois son poids en or. L’odeur devait être absolument répugnante, avec la chair en décomposition de millions d’escargots morts : pour un gramme de teinture, il faut 10.000 escargots !

Différentes espèces d’escargots prédateurs du genre Murex produisent différentes nuances de teinture. Celle que l’on trouve le plus souvent dans les fouilles archéologiques tout au long de la côte de l’actuel nord d’Israël et jusqu’en Syrie est le Murex Trunculus, avec le Murex Brandaris en honorable deuxième position. Si jamais l’envie vous prend d’aller chercher vous-même du Murex trunculus, voici ce qu’il faut observer ;
Un escargot marin dont la coquille mesure de 4 à 10 cm de long. Il possède une spire assez élevée avec sept tours anguleux, et la coquille ressemble un peu à un poisson.
La coquille présente une sculpture et une coloration variables, avec des bandes sombres visibles à l’intérieur. Les côtes développent parfois des épaississements ou des épines, ce qui donne à la coquille un aspect rugueux. Sur le fond marin, elle est souvent recouverte d’algues, si bien qu’il est très difficile de les repérer.
Le nombre d’escargots nécessaires, et la main-d’œuvre requise, en ont fait à juste titre la teinture la plus chère au monde. Par décret impérial, en 301 ap. J.-C. , une livre de teinture de murex coûtait 150,000 deniers, soit l’équivalent d’environ trois livres d’or.
Le prix exorbitant de la teinture de murex en faisait une teinture réservée à l’élite, qui cherchait à conserver le droit exclusif de porter la pourpre royale. Les Sumptuariae Leges de la Rome antique interdisaient l’usage de la coûteuse teinture pourpre tyrienne aux simples citoyens. Seul l’empereur romain pouvait porter une cape pourpre tyrienne bordée de fil d’or, et les sénateurs romains étaient les seuls à pouvoir porter une bande pourpre tyrienne sur leur toge.
'Fait « amusant » : Selon l’historien romain Suétone, le roi Ptolémée de Maurétanie se couvrit de pourpre lors d’une visite chez Caligula. L’empereur y vit un signe que Ptolémée cherchait à s’emparer du siège impérial et fit tuer son invité...
De l’autre côté de ces élites en quête de pourpre, les anciens Israélites avaient des commandements clairs leur ordonnant de fabriquer des laines et des lin teints en Argaman et en Tekhelet. Pour le tabernacle, les vêtements sacerdotaux et, last but not least, le fil unique de laine teinte en Tekhelet dans un ensemble de tsitsit sur les coins de tout vêtement à quatre coins ainsi que le châle de prière traditionnel appelé Tallit, encore porté aujourd’hui par les juifs pratiquants.

Comme il est écrit ; « Hashem parla à Moshe en disant : Parle aux enfants d’Israël et dis-leur de se faire des tsitsit sur les coins de leurs vêtements, à travers leurs générations. Et ils placeront sur les tsitsit de chaque coin un fil de tekhelet… Et vous le verrez et vous vous souviendrez de tous les commandements de Hashem, et vous les accomplirez, » (Bemidbar (Numbers) 15:37-39).
Si l’on nous a commandé d’avoir du bleu ciel, pourquoi ne pas simplement utiliser de l’indigo, ou du woad ? D’après le commentaire juif appelé le Talmud, nous comprenons alors que ce tekhelet provenait d’un chillazon, ce qui signifie aussi aujourd’hui « escargot » en hébreu. Cet espace ne sera pas la plateforme pour discuter de tous les détails minuscules, mais il faudra me croire sur parole, utiliser de l’indigo végétal ordinaire n’était pas seulement considéré comme faux, c’était une grave transgression.
Si la pourpre argaman et le bleu tekhelet viennent toutes deux du même escargot de mer, comment cette différence était-elle obtenue et comment cela fonctionne-t-il, scientifiquement ? Cela semblait techniquement impossible, et les tenants et aboutissants initiaux de la teinture à base d’escargots, dans les deux nuances, s’étaient perdus au fil des siècles. Que savons-nous ? Vitruve mentionne la production de la pourpre tyrienne à partir de coquillages. Aristote décrivit les coquillages dont on obtenait la pourpre tyrienne et le procédé d’extraction de la glande qui produisait la teinture. Pline l’Ancien a décrit la production de la pourpre tyrienne dans son Histoire naturelle :
Après qu’on l’a prise, la veine [c’est-à-dire la glande hypobranchiale] est extraite, dont nous avons déjà parlé ; il faut y ajouter du sel, à raison d’un sextarius pour environ cent livres de suc. Il suffit de les laisser macérer pendant une période de trois jours, et pas davantage, car plus elles sont fraîches, plus le liquide possède de vertu.
On le met ensuite à bouillir dans des vases d’étain [ou de plomb], et chaque cent amphores doit être réduit à cinq cents livres de teinture, par l’application d’une chaleur modérée ; à cet effet, le récipient est placé à l’extrémité d’un long conduit, qui communique avec le foyer ; pendant l’ébullition, le liquide est écumé de temps à autre, avec la chair qui adhère nécessairement aux veines.
Vers le dixième jour, en général, tout le contenu du chaudron est à l’état liquide, et l’on y plonge pour l’essai une toison dont on a retiré la graisse ; mais tant que la couleur n’a pas satisfait ceux qui la préparent, le liquide continue à bouillir. La teinte qui tire vers le rouge est considérée comme inférieure à celle qui est d’un ton noirâtre. La laine est laissée à tremper pendant cinq heures, puis, après l’avoir cardée, on la replonge jusqu’à ce qu’elle ait complètement absorbé la couleur.
Le simple fait d’ajouter du sel au poisson et de le laisser fermenter pendant 10 jours ne suffirait pas à amener le pH de la cuve à l’alcalinité nécessaire pour mettre en solution le précieux ingrédient, la dibromoindigo, il manque des éléments ici. Et si cette recette est celle de la pourpre tyrienne, comment les Israélites obtenaient-ils des bleus ciel ?
Une autre description, pas assez souvent mentionnée !, mais d’un procédé de teinture directe, vient d’Experimental Researches Concerning the Philosophy of Permanent Colours. Page 80 et suivantes.
Nous sommes en 1683, et cela se passe en Irlande. Selon Edward Bancroft, M. William Cole de Bristol entendit parler d’une personne vivant dans un port de mer en Irlande qui réalisait un gain considérable en marquant du beau linge avec un cramoisi délicat et durable. -jusque-là, tout va bien- Il poursuit ensuite en expliquant comment exprimer le « liquide blanc dans la veine » du pauvre escargot, et voilà ;
« Les lettres ou marques faites de cette manière avec le liquide blanc en question apparaîtront bientôt d’une agréable couleur verte, et si on les place au soleil, elles changeront selon les couleurs suivantes, c’est-à-dire en hiver, vers midi, en été, une heure ou deux après le lever du soleil, et bien avant son coucher (car pendant la chaleur de la journée en été, les couleurs apparaîtront si vite que la succession de chacune sera à peine discernable : après le premier vert clair apparaîtra un vert foncé, et, en quelques minutes, celui-ci se changera en un vert de mer intense : puis, quelques minutes plus tard, il deviendra d’un bleu verdâtre : de là, en un peu plus de temps, il sera d’un rouge violacé : après quoi, reposant une heure ou deux (supposant que le soleil brille encore), il sera d’un rouge pourpre très profond : au-delà, le soleil ne peut rien faire de plus. »
Toujours pas de bleu permanent... ni dans la teinture en cuve, ni dans l’application directe de la teinture du mollusque à la fibre.
Des scientifiques, des chercheurs et des chimistes ont essayé de comprendre, puis ont fini par écarter totalement cette possibilité. Jusqu’à ce que, dans les années 1980, Otto Elsner, un chimiste du collège Shenkar en Israël, découvre par hasard que lorsqu’il mettait son expérience malodorante d’escargot à la fenêtre ouverte, la cuve exposée au soleil donnait un bleu constant au lieu de pourpre.

Vous voyez, le principal « ingrédient » de la pourpre tyrienne est la dibromoindigo, alias 6,6'-dibromoindigo, formule moléculaire C16H8Br2N2O. Sa structure est proche de celle de la molécule d’indigotine, avec simplement « Br » ajouté à gauche et à droite.
Dans une cuve réduite, sa liaison est un peu faible, si bien que sous l’influence des rayons UV, la partie « dibromo » se détache et il ne reste que l’« indigo », et nous savons tous comment cet indigo se comporte dans une cuve (et si ce n’est pas le cas, je vous renvoie à this blog).
Toujours amateur de bonnes expériences, j’ai réussi à mettre la main sur des glandes de Murex séchées, utilisées aujourd’hui en Israël pour teindre les fils de tsitsit, en collaborant avec la Ptil Tekhelet Foundation, afin de pouvoir reproduire une cuve et tenter moi-même de créer à la fois du bleu et du pourpre.
Les glandes sentent.... le poisson et un peu les algues, et je n’allais pas employer les méthodes d’origine utilisant la fermentation, alors j’ai opté pour une mini cuve au 1 litre d’hydrosulfure de sodium.
La recette de base
- 1 litre d’eau (40ºC);
- 5 grammes de glandes de murex séchées, séchées puis réduites en pâte.
- 12 grammes de carbonate de sodium
- 5 grammes d’hydrosulfure de sodium (et, avec le recul, on peut sans doute en utiliser moins)
La première cuve a été préparée sous une lumière TL complète et le processus de réduction ressemblait à ceci :






Résultats de teinture avec cette cuve sur soie et laine :
En gardant à l’esprit que cette cuve n’avait été exposée qu’à l’éclairage artificiel (horrible) du studio, j’ai choisi de faire la deuxième expérience pour la pourpre avec le bécher dans une boîte en carton afin qu’il reste dans une relative obscurité. Je n’ai retiré la boîte que pour prendre des photos du processus. La teinture a eu lieu dans le couloir du studio, dans l’obscurité.



Résultats sur laine :
J’ai constaté que la teinture de la soie dans cette deuxième cuve virait encore au bleu, ce qui signifierait que la soie a une plus grande affinité pour l’indigotine, et la laine une plus grande affinité pour la dibromoinidigo. De plus, vos fibres doivent rester beaucoup plus longtemps dans la cuve de murex que dans une cuve d’indigo ordinaire. Lors d’expériences précédentes, j’avais déjà découvert que 20 minutes est le minimum pour obtenir une nuance décente...
Revenons à l’histoire ; vers le XIIe siècle, la disparition de la teinture à base d’escargots de mer a été causée par un déclin naturel de la disponibilité des mollusques Murex, une belle façon de dire qu’ils ont été tellement surexploités qu’ils ont failli disparaître. Un autre facteur : la région de la côte de l’Israël antique était notoirement instable politiquement et ravagée par les guerres (lisez Jerusalem, The Biography de Simon Sebag Montefiore pour une excellente lecture) et, après la chute de Constantinople, l’industrie locale de la teinture a pratiquement disparu. Une troisième raison a très bien pu être un changement de mode, et le passage de l’Église chrétienne de la pourpre tyrienne à la teinture de kermès pour les vêtements rituels.
Aujourd’hui, les escargots de mer murex sont considérés comme un mets délicat de la mer et la teinture n’est pratiquée que dans de très, très rares endroits. À Oaxaca, au Mexique, et au Guatemala, il existe encore un peu de teinture directe, et en Tunisie, Mohammed Ghassen Nouira mène un projet de reconstitution des anciennes méthodes de la pourpre tyrienne. En Israël, le seul endroit qui teint actuellement du véritable bleu Tekhelet est « Ptil Tekhelet ».
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