Prune de Monsieur, le mordant français pour le bois de campêche
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Prune de Monsieur, le mordant français pour le bois de campêche

Prune de Monsieur, le mordant durable au bois de campêche.

Les découvertes autour du bois de campêche se sont poursuivies au cours des derniers mois.

Le bois de campêche (campecheianum heamatoxylon) plaît vraiment au plus grand nombre. De magnifiques pourpres, bleus, gris et noirs proviennent d’un arbre à croissance rapide, facile à utiliser en teinture, et bonus supplémentaire ; économique. Cela aurait été la plus grande teinture du monde si elle n’avait été assez fugace… À tel point que la reine Élisabeth en interdit l’usage lors de la 23e année de son règne, sous de sévères peines. Dans un article précédent j’ai discuté des recettes pour les pourpres et bleus au bois de campêche et ici vous pouvez trouver la recette du véritable bois de campêche noir.

Alors pourquoi le bois de campêche était-il si populaire s’il n’était pas considéré comme résistant à la lumière ? La raison est simple ; c’était une teinture assez bon marché, facilement disponible car elle pouvait être importée de différents pays tels que Belize sans qu’un pays spécifique en possède le monopole. Pour obtenir un bon pourpre, la seule autre façon était de teindre à l’indigo, sur-teint avec de la cochenille. À cette époque l’indigo avait un prix historiquement élevé, le marché était dominé par les très détestés Anglais qui importaient l’indigo d’Inde et de Jamaïque. La meilleure qualité de cochenille importée du Mexique, en revanche, était encore entre les mains des Espagnols, qui maintenaient le prix élevé. (Un article intéressant sur la production et les prix de la cochenille peut être trouvé ici)

Edward Bancroft écrit dans son livre "Philosophie des couleurs permanentes, Volume 2";

« Les meilleures et les moins fugitives des couleurs pourpres ou violettes obtenues du bois de campêche sont produites par des mordants composés de solutions d’étain ; l’un d’eux devint très à la mode en France, il y a environ trente ans, sous le nom de prune de Monsieur ; et étant alors résident à Paris, je portais un manteau de cette couleur, sans avoir de raison de m’en plaindre comme étant fugace. »

En cherchant sur le net des manteaux pourpres du XVIIIe siècle j’ai trouvé les échantillons suivants ;

De très jolis tons, assurément. Et s’ils résistent bien à la lumière (euh) c’est encore mieux.


Alors quel était ce mordant illustre ? Voilà comment l’histoire se raconte ;

Vers 1775 M. Giros de Gentilly travaillait chez un fabricant de draps français à Louviers. Louviers était une ville bien connue de fabricants de draps de laine en Normandie. Ce spécialiste de la teinture est né en Angleterre sous le nom de George Palmer (vers 1746 – 3 mars 1826).

Il fit la découverte importante d’utiliser l’étain et le cuivre comme mordant pour la laine, créant un pourpre durable avec le bois de campêche et améliorant le toucher de la laine pour le filage.

Il semble qu’il aimait beaucoup bavarder à propos de ses découvertes comme un chimiste nommé M. Decroizille (1781-1825) le raconte au célèbre spécialiste des teintures Berthollet ;

« Ses premiers essais furent faits à Louviersavec MM. Petou (le neveu) et Frigard il y a environ douze ans. D’après ce qu’il avait laissé filtrer au sujet des substances qui composèrent son mordant, je réussis à l’imiter assez bien. Je fis une solution d’étain dans de l’acide sulfurique à laquelle j’ajoutai ensuite du muriate de soude, du tartrit acide rouge de potasse, et du sulfate de cuivre.

Mon succès fut si grand que cela engagea M. Giros à m’offrir un partenariat dans le commerce très lucratif de cet article qu’il exerçait à Louviers, Elboeuf, Abbeville, Sedan et le Pays de Liège.

M. Giros m’enseigna alors une manière bien plus commode de former ce composé ; elle consiste à faire une solution d’étain dans un mélange d’acide sulfurique, de muriate de soude et d’eau, à cette solution on ajoute le tartrit et le sulfate sous forme de poudre. De ce mordant nous fîmes pas moins de quinze cents quarts en vingt-quatre heures dans un seul récipient de plomb modérément chauffé. »

L’affaire fut très profitable jusqu’à ce que M. Giros bavarde encore un peu trop :

« Nous avons exercé un commerce fort profitable de cet article au taux de trente sols quinze pence anglais la livre pendant trois ans, depuis quand il déclina constamment jusqu’à ce que nous le perdîmes complètement, la raison en fut que ce M. Giros ayant laissé filtrer son secret.

Nous eûmes un certain nombre d’imitateu rs qui au début réussirent dans un moindre degré mais ensuite mieux que nous. Dans un composé consistant en tant d’ingrédients que celui-ci dans une opération, qui est encore si obscure que celle par laquelle les couleurs sont fixées, il est presque impossible d’arriver à la perfection par d’autres moyens que des essais au hasard, qui peuvent être infiniment variés par les différentes proportions et plus particulièrement par le modus agendi, et dans une bien plus grande mesure que ne supposeraient les chimistes qui auraient consacré moins de temps à ce sujet que je ne l’ai fait. Je ne suis donc pas honteux d’avouer que j’ai été forcé d’abandonner l’affaire tandis que je voyais et vois encore ceux qui ne sont pas chimistes en tirer un profit fort confortable. »

Decroizille continue d’expliquer comment le mordant est fabriqué ;

« Vous ayant donné l’histoire du mordant pour la prune de Monsieur, je vais mentionner le mode de l’employer, et ses effets.

S’il s’agit de laine en toison qui doit être teintée, il faut un tiers de son poids de mordant ; s’il s’agit d’un tissu seulement un cinquième est nécessaire.

On prépare un bain à un degré de chaleur que la main peut supporter, dans lequel le mordant est bien mélangé et la laine ou le tissu y est plongé et correctement remué, le même degré de chaleur étant maintenu pendant deux heures et même augmenté un peu à la fin. On le retire ensuite, on l’aère et on le lave très bien ; on prépare un nouveau bain d’eau pure à la même chaleur, on ajoute une quantité suffisante de la décoction de bois de campêche, on y immerge le tissu, on remue et on augmente le feu jusqu’à ébullition que l’on maintient pendant un quart d’heure ; le tissu est alors retiré, aéré et soigneusement rincé, la teinture est finie. Si la décoction d’une livre de bois de campêche a été employée pour trois livres de laine, et une quantité proportionnée pour les tissus qui en demandent moins, un beau violet est produit auquel une quantité suffisante de bois de Brésil donne la teinte communément connue sous le nom de prune de Monsieur. »


Nous savons donc maintenant que le mordant est fait des ingrédients suivants ;

tin = stannous chloride (SnCl2)

sulphuric acid = Vitriol (H2SO4 )

muriate of soda = Sea salt

Tartit of Potash = Cream of Tartar (KC₄H₅O₆)

Sulphate of copper = ( CuSO4(H2O)x )

Nous savons aussi que nous avons besoin de 33%WOF du mordant pour la toison de laine, et de 20%WOF pour les étoffes tissées.

Nous savons aussi que le mordant doit être chaud, mais pas au-dessus de 60ºC ce qui serait trop chaud pour que la main le supporte. (En hébreu nous avons le terme 'Yad Soledet' qui est le moment où l’on retire la main parce que le liquide est trop chaud, et il a été décidé que c’est 60ºC.)

Le matériau doit être remué régulièrement.

Les matériaux doivent rester dans le mordant pendant deux heures.

Les matériaux sont retirés du mordant et aérés.

La teinture est faite à partir de 30%WOF de copeaux de bois de campêche.

Pour obtenir la bonne nuance, du bois de Brésil est ajouté en « quantité suffisante ».

Edward Bancroft écrit ;

« (Soie) pour lui donner la couleur qu’en France on appelle prune de Monsieur. Pour produire toutefois cette couleur Fabroni a recommandé un mordant préparé en combinant le muriate d’étain avec le sulfate de cuivre et le tartre et en employant une petite proportion de galle ou d’écorce d’aulne avec le bois de campêche dans le bain de teinture. Berthollet a observé que les soies qui avaient été imprégnées de solutions d’étain à différents degrés d’oxydation, étant ensuite teintes au bois de campêche, il trouva que les meilleurs effets étaient produits sur celles auxquelles on avait appliqué l’étain le moins oxygéné. »

Je n’ai pas pu trouver les écrits originaux de M. Fabrioni, mais nous comprenons que la soie bénéficierait d’une addition de tanin de galle de chêne.


Nous ne savons toujours pas, à présent, quelles sont les proportions du mordant, et sûrement, dans un atelier domestique nous ne pouvons pas teindre avec de l’acide sulfurique. C’est là que les expériences ont commencé.

Si je prends en considération que j’ai besoin de 20%WOF de mordant au total, mes chiffres donnent ;

5% tin

5% cream of tartar

5% Copper sulphate

5% sea salt

J’ai préparé le mordant en diluant la poudre dans de l’eau chaude dans un seau en acier inoxydable, en complétant jusqu’à couvrir mes tissus puis en chauffant lentement tout en travaillant régulièrement et en gardant le textile toujours sous la surface.

Passons aux expérimentations. J’ai préparé les éléments suivants ;

Échantillons de laine et de soie avec et sans sel marin.

Échantillons avec et sans l’ajout de lime.

Échantillons de soie avec addition de 5% oak galls.

Après le mordançage j’ai sorti les matériaux de l’eau et essoré, aéré pendant quelques minutes pendant que je préparais le bain de teinture avec 20% WOF de copeaux de bois de campêche.

Échantillons sans bois de Brésil, avec 10% de bois de Brésil et avec 5% de bois de Brésil.

Quand je regarde les photos de manteaux pourpres originaux du XVIIIe siècle, les échantillons avec 10% de bois de Brésil avec et sans chaux semblent s’approcher le plus d’une teinte prune originale.

Prune de monsieur, Soie, 10% bois de Brésil
Prune de Monsieur, Soie, sans bois de Brésil

Sur la laine les couleurs sont tout aussi jolies que sur la soie.

Prune de Monsieur, Crêpe de soie, 5% bois de Brésil

Un deuxième bain d’exhaustion a donné des couleurs légèrement plus claires.

Un troisième bain n’était plus suffisant en matière tinctoriale pour obtenir un bon résultat.

Prune des Monsieur

Un peu d’éco-impression avec de l’eucalyptus à impression rouge sur laine teinte avec la recette Prune des Monsieur. J’ai utilisé ma Organic Wool préférée pour cela.

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